L’Église de France doit-elle appeler à ne pas voter FN ?

agrandir "Le rôle d’un pasteur est au contraire de les comprendre, de les rencontrer et de les laisser libres", pour l'archevêque de Cambrai (Nord).
"Le rôle d’un pasteur est au contraire de les comprendre, de les rencontrer et de les laisser libres", pour l'archevêque de Cambrai (Nord). © Fotolia.com
"Le rôle d’un pasteur est au contraire de les comprendre, de les rencontrer et de les laisser libres", pour l'archevêque de Cambrai (Nord).
"Le rôle d’un pasteur est au contraire de les comprendre, de les rencontrer et de les laisser libres", pour l'archevêque de Cambrai (Nord). © Fotolia.com

Pèlerin ouvre le débat entre les deux tours des élections régionales avec une philosophe, un archevêque,  un historien du christianisme et un porte-parole d'un mouvement politique de gauche.

Les faits

L’Église a souvent condamné l’extrême droite française pour son usage politique du christianisme et son instrumentalisation de la religion afin qu’elle serve de ciment identitaire à la société.

C’était le sens du décret du pape Pie XI lorsqu’il condamna les écrits de Charles Maurras en 1926. C’était le sens des flèches parfois enflammées décochées par les évêques français dans les années
1980-1990 en direction de Jean-Marie Le Pen, lorsque ce dernier organisait des messes durant ses meetings ou utilisait ce subtil slogan : « Voter Le Pen, c’est voter Dieu. »

Marine Le Pen semble avoir aujourd’hui délaissé cette cour opportuniste des catholiques intégristes qui quittèrent l’Église après le concile Vatican II, mais Marion Maréchal-Le Pen, catholique revendiquée, reprend ce créneau. Invitée en août 2015 par le diocèse de Fréjus-Toulon à une table ronde, la candidate en Provence-Alpes-Côte d’Azur, pour les élections régionales, défend la « cohérence » de son programme avec la doctrine sociale de l’Église.

Cette invitation avait suscité un vif débat parmi les catholiques. Celui-ci risque de s’envenimer après le premier tour des élections régionales du 6 décembre 2015, marquées par une progression inédite du FN. 


Deux dates clés
1985 : un évêque prend pour la première fois ouvertement position contre le FN. Mgr Decourtray, cardinal de Lyon, refuse que les idées du parti aient « la caution de l’Église du Christ ».

2002 : c’est la dernière fois qu’un évêque français condamne le FN en le nommant explicitement. Pour Mgr de Berranger, évêque de Saint-Denis, « le FN est infréquentable ».

 

 « L’Église a toujours eu peur de ne pas être politiquement correcte »

→  Chantal Delsol,  philosophe et historienne des idées politiques.

chantal

© DR

« L’Église a toujours condamné les totalitarismes et régimes barbares, et mit le nazisme et le communisme dans le même sac. Cependant, sur le terrain, elle sacrifie trop souvent
à la mode.

C’est ainsi qu’on a pu voir, il y a déjà une dizaine d’années, des évêques condamner le Front national (FN) pendant que le Parti communiste (PC) – qui n’a jamais avoué la nature criminelle du stalinisme – pouvait sans encombre réclamer les voix des chrétiens. De plus, à l’époque, si les paroles de Jean-Marie Le Pen étaient souvent insupportables, le FN ne défendait aucun régime criminel contrairement au PC.

L’Église a toujours eu peur de ne pas être politiquement correcte. Le FN a changé. Jean-Marie Le Pen était dans la veine du maurassisme : il défendait la culture chrétienne traditionnelle, et il en rajoutait pour capter cet électorat.

Marine Le Pen est très différente : ancrée dans la post-modernité « sociétale » et dans le centralisme républicain. Aujourd’hui le FN est tout simplement une résurrection du parti gaulliste de la fin des années 1980 et 1990 : jacobin en politique, antilibéral en économie, anti-européen. Marion Maréchal est, à cet égard, davantage sur la ligne de son grand-père que celle de sa tante.

Mais il n’est pas vrai de dire que le FN entier défend le mariage traditionnel, c’est un courant. Les débats littéralement hystériques suscités par l’invitation de Marion Maréchal-Le Pen (à une table ronde organisée par le diocèse de Toulon, NDLR), sont significatifs.

Un évêque peut inviter impunément n’importe qui à condition qu’il soit à gauche, mais il ne peut inviter cette politique qui porte pourtant exactement ses convictions. Il serait salutaire de siffler la fin de ce jeu burlesque. »


 « Appeler à ne pas voter FN, c’est faire de la publicité à ce parti »

→ Mgr François Garnier, archevêque de Cambrai (Nord).

françois garnier

© DR

« Ce n’est pas faire une grande confession que de dire que je ne voterai pas Front national aux élections régionales. Je n’envisage pas facilement que cette région que j’aime puisse se laisser berner par l’exploitation des peurs.

Mais les choses ont changé depuis les années 1980. J’ai aujourd’hui des proches, des baptisés, des membres de ma famille qui sont tentés par le parti de Marine Le Pen.

Si je pars en guerre contre le FN, je semble partir en guerre contre eux. Le rôle d’un pasteur est au contraire de les comprendre, de les rencontrer et de les laisser libres. Ce qui me tient à cœur, c’est de garder le contact avec ces chrétiens qui ne sont pas majoritaires, mais ont désespéré des autres partis politiques.

Lorsque l’Église appelle à ne pas voter Front national (FN), elle fait paradoxalement dela publicité à ce parti. Concernant l’immigration, je vois bien la tentation de vouloir garder les privilèges pour soi. Eh bien je le dis : les privilèges, ça se partage. J’ai vécu en Syrie et suis en lien étroit avec des diocèses africains. Je peux vous assurer qu’on ne construira jamais de murs assez hauts pour empêcher les migrants de venir.

Je le dis souvent, aux politiques que je rencontre : je suis d’extrême centre. Je rêve d’une unité de femmes et d’hommes de gauche et de droite, qui sortent de cette comédie médiatique qui n’est pas à la hauteur des défis que doit relever notre pays.

Je suis convaincu par l’Union européenne, même si elle serait à améliorer. Je suis également convaincu que les ponts sont plus nécessaires que les murs. Je demande aux chrétiens de ne pas voter contre mais pour celui en qui ils ont le plus confiance.

Je leur demande également de voter en conscience en regardant ce qui, dans les programmes des différents partis, concerne les compétences des régions. Il ne faut pas faire de cette élection une sorte de ‘‘présidentielle anticipée’’. »


« L’Église doit condamner explicitement le FN »

Vincent Soulage, historien du christianisme.

vincent soulage

« Comme militant socialiste et observateur catholique, je répondrai spontanément “oui”. L’Église doit s’exprimer pour condamner explicitement le FN. Elle ne doit pas s’interdire d’intervenir en politique pour défendre ce qui lui apparaît fondamental ; elle le fait d’ailleurs – trop timidement à mon goût – sur certaines thématiques précises : l’attention aux plus pauvres, l’accueil de l’étranger…

En tant qu’historien, je suis plus gêné, car je tiens à la liberté de vote et d’engagement que l’Église catholique a reconnue à ses fidèles à partir de 1971. Il est plus difficile aujourd’hui de dire ouvertement que le FN est contraire aux valeurs évangéliques ou républicaines, car il a changé.

Les interventions épiscopales très franches des années 1980-1990 dénonçaient l’idéologie nationaliste, raciste et xénophobe de Jean-Marie Le Pen. Sa fille Marine Le Pen a lissé le discours, qui est désormais codé.

Ainsi, sa vision de la laïcité est tournée quasi exclusivement contre l’islam et défend une « chrétienté » qui est un travestissement du catholicisme. Avec Marion Maréchal-Le Pen, le FN s’est relancé dans une tentative de séduction éhontée de l’électorat catholique sur le terrain sociétal : défense de la famille traditionnelle (et paternaliste), homophobie latente, lutte contre l’IVG (et donc contre le planning familial).

On retrouve les points ‘‘non négociables’’ appréciés de certains catholiques très à droite. Ces thématiques sont mobilisées pour faire croire que le FN est le parti
le plus en phase avec l’Église, mais il les tord ! Le pire dans cette histoire, c’est que cette combine est en train de fonctionner : les dernières enquêtes électorales montrent que le vote d’extrême droite progresse chez les catholiques pratiquants réguliers, qui y résistaient jusqu’ici. Une intervention épiscopale forte est aujourd’hui indispensable. »


« Pour l’Eglise de France, il est urgent de resituer le combat sur le bon terrain »

→ Philippe de Roux, porte-parole des « poissons roses », mouvement politique de gauche.

Philippe_de Roux

© DR

Nous n’avons pas de leçon à donner à l’Eglise, elle vient d’écrire pour le monde une magnifique feuille de route : Laudato Si’ ! Pour ce qui est d’appeler ou non à boycotter le vote FN, le terrain est miné.

Dans un contexte de crise où ce parti rencontre un écho très large, le procès en « nauséabonitude », qu’il vienne de l’Eglise ou des partis classiques, est inopérant.

Il exerce au contraire un surcroît d’excitation auprès de ceux qui se perçoivent comme des « invisibles de la République ».

Pour l’Eglise de France, il est urgent de resituer le combat sur le bon terrain, celui de l’anthropologie et des principes qui fondent une action bonne. C’est là d’ailleurs que se situent les failles constitutives au projet du FN. Pour ce dernier, le mal vient du « dehors » : les migrants, l’UMPS, l’Europe, bref, les autres.

C’est une brèche qui conduit à simplifier le réel, à ne pas voir que les maux viennent aussi de nous-mêmes, que le progrès viendra d’abord de notre propre conversion. L’autre est une chance, surtout dans un changement d’époque sans précédent, quand les immenses enjeux communs (climat, terrorisme, création de la valeur) nécessitent de travailler à l’émergence d’une conscience commune.

Ce parti repose sur un culte du leader. Si la droite est bonapartiste, la dynastie Le Pen est plutôt néo-mérovingienne. Il est faux de croire qu’un « homme fort » pourra résoudre les problèmes ultra-complexes de notre monde, y compris sa violence. 

Nous avons, au contraire, besoin de plus de proximité, de subsidiarité, en un mot, de démocratie. Enfin, le FN prospère parce que le logiciel de la gauche est périmé.

Il ne propose plus de projet émancipateur, socle de la justice concrète dans tous les champs de l’existence. Travaillons à le construire et faisons confiance aux électeurs pour le reconnaître.

Vos commentaires

13 Commentaires Réagir

Faut-il appeler les chrétiens à ne pas voter FN

Lilly2First 08/02/2017 à 21:03

L'Eglise ne doit surtout pas se politiser. Cela doit être laissé à la conscience de chacun.

Quelle question!!!

Christ est il divisé? 08/09/2016 à 19:53

Qu'une telle question soit posée par des membres de l'Eglise m'attriste et me choque au plus haut point. En posant cette question l'Eglise prend position elle divise les croyants et ternit le message d'unité de Christ. En quoi la défense de ... lire la suite

A l'adresse des socialistes et militants de gauche et catholiques...

lascoux 15/12/2015 à 15:48

Extrait de Quadragesimo anno PIE XI : Catholique et socialiste sont des termes contradictoires Que si le socialisme, comme toutes les erreurs, contient une part de vérité (ce que d’ailleurs les Souverains Pontifes n’ont jamais nié), il n’en reste ... lire la suite

Faut-il condamner le vote FN?

claudel85 13/12/2015 à 11:43

Merci Mgr Garnier pour votre prise de position courageuse (elle ne sera pas bien reçue par tous les Nordistes). Avec vous, je regrette que la plupart des journalistes n'aient commenté que les votes en faveur du FN, que les reports de voix par ... lire la suite

L'église et élections

xavier 10/12/2015 à 17:19

Bonjour Vous abordez le problème en spécifiant "église". Le rôle de l'église est spirituel: elle signale que chaque être humain a en lui un être d'esprit, source infinie émanant de Dieu le Père. Je remercie pour son message du Notre Père : ... lire la suite

@baptemedeclovis

septimus 10/12/2015 à 10:45

Oui, cher Monsieur, il n'y en a qu'un qui a repris votre programme politique: c'est le régime de Vichy, celui de la collaboration, de la participation active au génocide des juifs, de la dénonciation des résistants. C'est peut-être votre façon de ... lire la suite

en accord avec baptemedeclovis

noël25 10/12/2015 à 00:10

Un catholique ne peut accepter tout ce qu'on nous fait supporter actuellement (ni les autres personnes d'ailleurs) car c'est toute la France qui souffre.Eet vous n'avez surtout pas à critiquer un parti, cela veut dire que vous soufflez à ceux qui ... lire la suite

catho fidèle

noël25 09/12/2015 à 23:27

Vous n'avez pas le droit d'être aussi hargneux sur un parti (même si je n'ai pas voté pour), les religieux ont un devoir d'abstention en ce qui concerne un éventuel conseil de vote. Or vous démolissez allègrement un des partis, d'ailleurs sans avoir ... lire la suite

Faut-il appeler les chrétiens à ne pas voter FN ?

clarinette 09/12/2015 à 23:09

Non, l'Église de France ne doit pas appeler à ne pas voter FN. L'Église de France a-t-elle oublié la séparation de l'Église et de l'Etat ? Ce n'est pas son rôle à mon avis. Personnellement, le FN me fait vomir. Mais je préfère une Église qui ... lire la suite

F N

penelope 09/12/2015 à 20:20

On diabolise sans arrêt ce parti pourquoi? Il parle de chrétienté de notre pays, n'est-ce pas exact pour un catholique de vouloir ne pas se laisser envahir par une autre religion qui veut se faire plus importante? Cela me semble normal,ne ... lire la suite

réflexion

baptemedeclovis 08/12/2015 à 22:31

en quoi le fait de trouver un mari est un cauchemar pour une femme? surprenant.

quel rêve !

Huron 08/12/2015 à 18:09

Dommage que monsieur "baptemedeclovis" nous ramène à un tel niveau de non-réflexion. En même temps, c'est une démonstration par l'absurde assez convaincante. Avec la famille Le Pen, on rasera gratis et toutes les femmes trouveront un mari. ... lire la suite

quel cauchemar!

baptemedeclovis 08/12/2015 à 16:54

tous les partis politiques ayant régnés successivement en France depuis 1944 nous ont apporté : la culture marxiste, l'avortement, la pornographie, la dénaturation du mariage, l'apostasie, l'ultralibéralisme économique, l’instabilité politique, la ... lire la suite

Paru le 16 novembre 2017

Notre Librairie

Voyages et croisières